Avec la multiplication des fausses informations et l’essor de l’intelligence artificielle, le travail des fact-checkers devient de plus en plus complexe. Rencontre avec Moïse Esapa, responsable du monitoring chez Balobaki check, un média de la République démocratique du Congo (RDC) spécialisé dans le fact-checking. Dans cet entretien réalisé le 02 octobre 2026, il revient sur les défis de la vérification de l’information à l’ère de l’IA. Le fact-checker explique comment les cellules de fact-checking s’adaptent à l’évolution des technologies et pourquoi, selon lui, l’intelligence artificielle ne remplacera jamais le travail humain.
Check Newz : Pouvez-vous vous présenter et nous parler brièvement de votre parcours dans le journalisme et le fact-checking ?
Moïse Esapa : Je suis Moïse Esapa, journaliste congolais basé à Kinshasa, responsable monitoring à Balobaki check, média congolais spécialisé en fact-checking, formateur en fact-checking et sécurité numérique. Cela fait plus de quatre ans que je fais de la vérification de faits. J’ai suivi plusieurs formations, notamment avec Africa check à Dakar et à Kinshasa. C’est depuis 2022 que je travaille au sein de Balobaki check comme responsable de l’équipe monitoring.
Check Newz : Qu’est-ce qui vous a poussé à vous spécialiser dans la vérification des faits ?
Moïse Esapa : C’est d’abord pour promouvoir l’intégrité de l’information. À l’ère du numérique, le journaliste n’a plus le monopole de l’information. N’importe qui peut diffuser des contenus parfois non vérifiés. Face à ce phénomène, la vérification des faits ou le fact-checking devient un outil incontournable pour permettre aux citoyens d’accéder à une information fiable, et les aider à distinguer le vrai du faux pour qu’ils soient à l’abri.
Check Newz : Selon votre expérience, quels sont aujourd’hui les types de fausses informations les plus fréquents sur les réseaux sociaux en Afrique ?
Moïse Esapa : Si l’on parle des catégories de fausses informations (la désinformation, la mésinformation et la malinformation), toutes les trois circulent régulièrement sur les réseaux sociaux en Afrique. Les images et les vidéos sont les contenus les plus fréquents, car ils sont faciles à manipuler. Avec l’arrivée de l’intelligence artificielle, ce phénomène s’amplifie davantage avec la prolifération des deepfakes sur les réseaux sociaux.
Check Newz : Comment une cellule de fact-checking identifie-t-elle une information suspecte avant de commencer une vérification ?
Moïse Esapa : Par le monitoring, en d’autres termes, la veille informationnelle. L’équipe chargée de ce travail collecte des informations à vérifier sur plusieurs canaux : les réseaux sociaux, la radio, la télévision et au sein des communautés. Une fois qu’une information est collectée, elle est comparée aux preuves existantes. S’il n’y a pas de preuves crédibles, on est face à une information manipulée. Cette collecte peut se faire avec des outils tels que Junkipedia, Who Posted What, Brand 24 ou Tweetdeck, mais aussi avec des techniques comme la recherche par mots-clés sur les réseaux sociaux en se basant sur les sujets d’actualité.
Check Newz : Quelles sont les principales difficultés auxquelles les fact-checkers sont confrontés aujourd’hui ?
Moïse Esapa : L’accès aux sources d’information reste complexe dans plusieurs pays. C’est le cas notamment en RDC où il n’y a pas encore de loi sur l’accès à l’information publique. Il y a aussi l’accès à certains outils payants, les menaces de certaines autorités politiques contre les fact-checkers, et l’accès parfois difficile aux subventions pour financer les projets de fact-checking et le développement des outils.
Check Newz : Depuis l’arrivée des outils d’intelligence artificielle générative, avez-vous constaté une évolution dans la nature des fausses informations que vous vérifiez ?
Moïse Esapa : Exactement. On avait souvent l’habitude de dire que chaque sujet d’actualité amenait son lot de fake news. C’est-à-dire que la semaine où l’actualité était abondante, il y avait beaucoup de fausses informations liées à cette actualité. Mais aujourd’hui, avec l’arrivée de l’intelligence artificielle, ce n’est plus le cas. Actualité ou pas, avec l’intelligence artificielle, on peut créer de la désinformation à tout moment.
Check Newz : Les contenus générés par intelligence artificielle compliquent-ils davantage le travail de vérification des faits ? Pourquoi ?
Moïse Esapa : Oui, parce que pour vérifier certains contenus générés par l’Intelligence artificielle, il faut utiliser des outils payants. C’est vrai qu’il existe également des outils gratuits, mais à un certain niveau, il nous faut des fonctionnalités payantes. Si une rédaction ou un fact-checker n’a pas le budget pour s’offrir ces outils, cela complique les choses. De plus, la capacité des personnes à détecter ou reconnaître les deepfakes est réduite parce que ces contenus sont désormais très proches de la réalité.
Check Newz : Quels outils ou méthodes utilisez-vous pour détecter des images, vidéos ou contenus potentiellement créés ou manipulés par l’intelligence artificielle ?
Moïse Esapa : Le premier outil d’un fact-checker face aux contenus générés par l’IA, c’est son cerveau. Avant d’utiliser les outils numériques, il faut analyser l’image ou la vidéo. Un contenu généré par l’IA laisse toujours des traces. Pour les outils techniques, ils sont légion. On peut citer Hive Moderation pour les images, l’audio et la vidéo, Deepfake Total, spécialisé dans la vérification des audios, ou encore Images Whisperer et Truthscan.
Check Newz : Pensez-vous que les outils d’intelligence artificielle peuvent également devenir des alliés du fact-checking ?
Moïse Esapa : Oui, l’intelligence artificielle n’est pas toujours une machine à produire de la désinformation, comme certaines personnes ont l’habitude de le dire. La même technologie qui crée ce problème peut également aider à le résoudre. La preuve en est que pour vérifier les contenus générés par l’IA, on utilise souvent l’IA elle-même. C’est donc une épée à double tranchant. Il faut juste savoir comment s’en servir.
Check Newz : Face à l’évolution rapide de ces technologies, quelles compétences les journalistes et fact-checkers doivent-ils développer pour rester efficaces ?
Moïse Esapa : Ce n’est pas tant une question de compétences figées, mais plutôt une obligation de se mettre à jour. Il faut s’adapter à chaque technologie qui apporte son lot d’innovations. Donc, la compétence principale que je pourrais citer, c’est cette capacité de s’adapter constamment à l’évolution numérique.
Check Newz : Selon vous, l’intelligence artificielle pourrait-elle un jour remplacer le travail des fact-checkers ?
Moïse Esapa : Jamais. L’IA n’est pas parfaite et elle commet souvent de nombreuses erreurs. Le fact-checking ne se fait pas uniquement à partir des informations ou des preuves disponibles en ligne. S’il faut envoyer un courriel à une organisation, interviewer une source humaine ou faire une descente sur le terrain, ce n’est pas l’IA qui va le faire. Elle peut aider dans une certaine mesure, mais elle ne pourra jamais remplacer le travail humain d’un fact-checker.
Check Newz : Quel conseil donneriez-vous aux jeunes journalistes qui souhaitent se spécialiser dans le fact-checking aujourd’hui ?
Moïse Esapa : Au début, c’est dur. Comme le fact-checking exige de la patience, de la rigueur et de la persévérance, je demanderais à toute personne intéressée par ce domaine d’avoir ces qualités pour ne pas abandonner. Il faut suivre des formations pour développer ses compétences et s’adapter en continu aux défis de l’ère numérique.
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