Une voix. Un message vocal. Quelques minutes suffisent pour qu’une rumeur fasse le tour de plusieurs groupes WhatsApp. Au Togo comme dans d’autres pays africains, ces messages circulent en éwé, en moba, en mina ou dans d’autres langues locales. Ils racontent une histoire, alertent sur un danger ou annoncent une situation. Mais comment vérifier ces informations lorsque les outils disponibles ne maîtrisent pas toujours les langues dans lesquelles elles sont diffusées ?
Une partie de ces messages contient des informations fausses ou sorties de leur contexte. Pourtant, ils sont parfois partagés sans vérification. Pas nécessairement avec une mauvaise intention, mais parce que ceux qui les transmettent pensent prévenir ou aider leurs proches.
Pour les journalistes et les cellules de fact-checking, ces contenus en langues locales peuvent parfois être un problème supplémentaire. Il ne suffit pas toujours de retrouver l’origine d’une information. Il faut aussi et surtout comprendre ce qui est dit, dans quelle langue et dans quel contexte. De nombreux outils de transcription reposent aujourd’hui sur l’intelligence artificielle. Même s’ils peuvent faciliter certaines tâches, leur capacité varie selon les langues locales prises en charge.
Des messages en langues locales
Tout commence parfois par une intention simple, celle de prévenir les autres. Une personne entend une histoire inquiétante, enregistre un message vocal ou une vidéo et demande à ses proches de le partager. En quelques heures, le contenu peut circuler dans plusieurs groupes WhatsApp ou Telegram.
Ce mode de diffusion reprend le principe du bouche-à-oreille, mais à une vitesse bien plus grande. Les enregistrements audios ou vidéos en langue locale permettent de toucher des personnes qui ne comprennent pas toujours le français ou qui préfèrent s’exprimer dans leur langue habituelle. Mais comme on peut s’en douter, cette facilité de partage comporte des risques.
Une information peut être exagérée, déformée ou complètement fausse. Le contexte manque parfois et les personnes qui reçoivent le message ne connaissent pas toujours sa source. Pourtant, une voix familière ou un message dit dans une langue locale que l’on comprend peut inspirer confiance. On comprend alors que la désinformation ne circule pas uniquement sous la forme de textes publiés sur Facebook ou de fausses publications. Elle peut aussi se transmettre par de simples notes vocales, ou des séquences vidéo parfois difficiles à analyser pour les journalistes qui ne maîtrisent pas la langue utilisée.
Les outils de vérification sont face à une barrière linguistique
Face à ces contenus, les journalistes peuvent rencontrer plusieurs difficultés. Lorsqu’un message est diffusé dans une langue qu’il ne maîtrise pas, le fact-checker doit d’abord en comprendre le sens avant de pouvoir vérifier les affirmations qu’il contient. Il peut avoir besoin d’une transcription, d’une traduction ou de l’aide d’un locuteur local.
Même lorsqu’un outil parvient à transcrire un message vocal ou une vidéo faite en langue locale, le travail n’est pas terminé. Les expressions idiomatiques, les proverbes, les variantes régionales ou les changements de langue au cours d’une conversation peuvent compliquer l’interprétation. Une traduction approximative peut modifier le sens d’une phrase et conduire la vérification dans la mauvaise direction.
« Contrairement à des langues très présentes sur Internet, certaines langues togolaises ou africaines disposent de très peu de contenus numériques, de corpus textuels ou d’enregistrements annotés permettant d’entraîner des modèles d’intelligence artificielle », explique Zissler Sogoyou, data scientist au Togo AI Lab, coordonnateur du projet Voix du Togo.
À cela s’ajoutent les différences de prononciation, les accents et la qualité parfois médiocre des enregistrements. Autant de difficultés qui peuvent affecter la précision d’une transcription ou d’une traduction automatique.
Voix du Togo, des ressources pour développer des outils adaptés
D’ailleurs, pour contribuer à réduire cette barrière linguistique, le Togo AI Lab travaille actuellement sur un projet dénommé Voix du Togo. Il est porté par le ministère chargé de l’Efficacité du service public et de la Transformation numérique. L’initiative vise à collecter des données textuelles et vocales dans les langues locales togolaises afin de favoriser le développement de technologies adaptées aux réalités linguistiques du pays.
Ces ressources pourraient servir à développer des systèmes de reconnaissance automatique de la parole, de transcription, de synthèse vocale et, progressivement, de traduction automatique. Pour un journaliste confronté à un message vocal en moba, par exemple, un outil capable de transcrire le contenu puis, à terme, de le traduire dans une langue qu’il comprend pourrait faciliter les premières étapes de la vérification.
« L’intérêt est donc avant tout de réduire la barrière linguistique et d’accélérer la première étape du travail de vérification », précise Zissler Sogoyou.
Toutefois, pour l’heure Voix du Togo pose seulement les premières pierres pour construire l’édifice. La phase pilote du projet a été lancée le 28 septembre 2026 et consiste en la collecte de ressources linguistiques. La disponibilité des futurs outils dépendra de la quantité et de la qualité des données recueillies pour chaque langue. Les modalités d’accès restent, elles aussi, à préciser.
Akili Check, une autre solution pour vérifier les informations en langues locales africaines
Pour le moment, Voix du Togo prépare des ressources en langues locales pour le développement de futurs outils. Mais d’autres initiatives proposent déjà des solutions destinées à faciliter la vérification dans plusieurs langues africaines. C’est le cas d’Akili Check, une initiative développée par un réseau de journalistes et de fact-checkers africains.
« Nous avons pris le temps de développer un outil qui, autant à l’écrit que par le vocal, peut être utilisé dans les huit langues les plus parlées de l’Afrique francophone », a expliqué Ambre Delacroix, cofondatrice d’Akili check lors d’une rencontre le 01 octobre 2026 avec la chaîne TV5MONDE.
Elle soulignait également le rôle des journalistes dans le dispositif. Selon la cofondatrice d’Akili Check, l’intelligence artificielle est associée à un réseau de professionnels répartis dans différents pays, capables d’intervenir lorsque la machine atteint ses limites.
Les langues locales, un atout contre la désinformation
Les faits sont tels: les contenus en langues locales peuvent compliquer certaines étapes du fact-checking. Mais elles constituent aussi un moyen de lutter contre les fausses informations.
On apprend souvent aux étudiants en communication qu’une bonne communication doit pouvoir toucher sa cible. Pour être efficace, une vérification doit pouvoir atteindre les personnes les plus exposées à la rumeur. De la même manière que d’écouter un message vocal ou regarder une séquence vidéo dans une langue locale peut donner une certaine confiance et retenir l’attention, les vérifications doivent elles aussi jouer les mêmes cartes. Et ça, les fact-checker et cellules de fact-checking africaines l’ont compris très tôt.
Les vérifications faites pour démentir ou affirmer un fait étaient souvent faites dans les langues officielles, à l’instar du français ou de l’anglais selon les pays. Mais cette méthode était, comme nous pouvons le constater, très limitée. Pour y remédier, de nombreuses rédactions africaines traduisent leurs contenus dans les langues locales les plus parlées. En République démocratique du Congo, Balobaki Check, un média de fact-checking traduit certains contenus de vérification en fonction de leur impact et de leur viralité.
« selon l’impact et la viralité de la fake news, on identifie et on choisit de traduire dans les langues locales », explique Ange Kasongo, rédactrice en chef de Balobaki check dans un podcast publié par Odil, la plateforme francophone des initiatives de lutte contre la désinformation, le 27 mai 2025.
Au Togo, Togo Check adopte également cette approche. Lorsqu’une information est fausse ou trompeuse, le résultat de la vérification peut être présenté en vidéo en langue locale par une personne qui s’adresse directement au public.
La traduction des démentis, le travail des journalistes locaux et la diffusion par les radios communautaires peuvent ainsi faciliter l’accès à une information fiable. Mais ces démarches doivent tenir compte des expressions et des réalités culturelles propres à chaque communauté.
Alors, comment vérifier une information lorsqu’on ne maîtrise pas la langue utilisée ?
La première étape consisterait à comprendre le contenu du message. Le journaliste peut solliciter un locuteur de la langue concernée ou utiliser un outil de transcription et de traduction, lorsque ceux-ci sont disponibles. Il peut ensuite identifier les affirmations à vérifier, rechercher des sources fiables et recouper les informations. Au Togo, des initiatives comme Voix du Togo pourraient, à terme, faciliter le développement d’outils adaptés aux langues nationales. Associées au travail des journalistes et à la sensibilisation des populations, ces solutions pourraient contribuer à rendre la vérification plus accessible.
Les langues locales ne sont donc pas seulement un défi pour le fact-checking. Elles peuvent aussi être utilisées comme un atout pour combattre la désinformation et faire circuler des informations vérifiées auprès des populations locales.
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